Albert Rubens

Portrait du fils de Rubens, janvier 1627

C’est un poème en latin sur les monnaies romaines. Je réfléchis à sa cadence et je compte les pieds et les syllabes, mais certaines syllabes s’échappent quand je le récite. Il faut que j’y travaille.

J’ai treize ans et j’écris un poème. Je ne sais pas dessiner. Père a bien essayé de m’apprendre, mais je préfère la lecture. Les livres sont mes meilleurs compagnons. Ils ne m’intimident pas, comment le font souvent les gens.

En brabançon, mon poème pourrait commencer ainsi:

Têtes d’empereurs, cortèges, temples et triomphes,
Sont à jamais gravés dans le métal.
Lorsque Rome, mère des hommes et des dieux,
était encore sous des lois anciennes.
Le temps vorace menace tout ce que la terre porte en elle.

 

La collection de papa

C’est un poème sur les monnaies romaines. Mon père et ses amis collectionnent les pièces de monnaie anciennes et les précieux camées, ces sculptures miniatures. C’est l’Histoire qu’on peut tenir dans la paume de sa main et étudier en détail. Je le fais souvent ; je regarde un denier en or ou une agate ouvragée et j’admire la manière dont sont rendues de belles boucles de cheveux, le drapé des toges.

Mon père possède aussi des marbres grandeur nature de l’époque des empereurs romains et une momie d’Egypte. Dans un coffre en pierre, peint en rouge et bleu. Ce que je préfère, c’est son buste de Sénèque: c’était un grand philosophe romain et mon père et mes oncles et leurs amis lisent ses livres avec grand plaisir.

 

Nous devons être forts

Sénèque a dit que les hommes doivent faire front aux coups de la vie et dominer leurs émotions. La vie peut être dure et nous devons être forts. Ma mère est morte l’année dernière, ma sœur Clara Serena trois ans auparavant. Et maintenant mon père est souvent à Bruxelles, et il est question qu’il parte bientôt pour l’Espagne pour les augustes archiducs. C’est de la politique. Mon petit frère Nicolaas et moi devrons aller vivre chez notre oncle Brant.

 

‘Je sais qu’elle te manque aussi, mon garçon’

Je ne pourrai alors plus m’asseoir auprès de père dans son studiolo pendant qu’il écrit des lettres ou fait lentement fondre un peu de cire pour sceller ses lettres ou retire ses camées de ses coffres. Je dois toujours garder le silence (généralement, je fais mes thèmes latins sans faire trop bruisser le papier ou crisser mon crayon). J’aime bien être à ses côtés. Il est si sage, il sait tant de choses! Il me parle parfois de Sénèque. Il m’a raconté comment il avait acheté le buste à Rome. Le buste venait tout juste d’être découvert, personne avant cela ne savait à quoi ressemblait Sénèque. Une fois, il m’a dit: “Je sais qu’elle te manque aussi, mon garçon. Elle nous manque matin, midi et soir.” Je me suis alors senti adulte et fort, parce que père me prenait dans sa confidence. Avec Nicolaas, il ne fait que jouer, mais mon frère n’a que huit ans.

 

Plus tard…

Je lirai mon poème à mon père lorsque je l’aurai terminé. J’aime bien écrire sur l’Antiquité. Plus tard, je voudrais écrire sur les camées de papa. Et sur la manière dont les Grecs et les Romains s’habillaient au fil des siècles. Père sait beaucoup de choses à ce sujet, car il doit souvent peindre d’illustres généraux et philosophes. La toge et la tunique, le pallium, les bottes et les sandales. J’aime bien lire les petits livres d’écrivains antiques, les ouvrages moins connus. Il y a toujours de petits joyaux à découvrir. Et peut-être que je trouverai moi-même un jour dans un cloître ou une bibliothèque le manuscrit d’un auteur oublié.

 

Rubens était très fier de son fils

En 1627, Albert Rubens est le plus jeune poète d’Anvers: son poème en latin sur les monnaies antiques a même été publié. Rubens est très fier de son fils aîné. Lors d’un voyage à Madrid en 1629 pour des négociations politiques, il écrit à son ami Jan Caspar Gevartius: “Je vous conjure de prendre mon petit Albert, cette image de moi-même, non pas dans votre chapelle, mais dans votre chambre d’étude. J’aime cet enfant et je vous le recommande du fond du cœur, vous le meilleur de mes amis et le grand-prêtre des Muses: prenez soin de lui avec mon beau-père et mon frère, que je vive ou que je meure.”

En août 1630, Rubens correspond avec son ami français, le très érudit archéologue Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, à propos de couverts et d’ustensiles antiques. Il y écrit: “Les citations des auteurs classiques sont fournies par mon fils Albert, qui se plonge dans l’étude de l’Antiquité et fait des progrès dans la langue grecque. Il vénère par-dessus tout votre nom et admire votre noble intelligence. Acceptez sa contribution dans cet esprit et comptez-le au rang de vos serviteurs.” Le modeste Albert rédige plus tard quelques études passionnantes sur les camées, les monnaies et les tenues de l’Antiquité: une d’entre elles est publiée anonymement par des amis, les autres ne paraissent qu’après sa mort.

 

Après la mort de Rubens

En 1640, Albert Rubens succède à son père comme secrétaire du Conseil privé. C’est une fonction importante à la Cour et un titre honorifique pour Pierre Paul Rubens. Albert assume consciencieusement cette charge et déménage à Bruxelles. Il épouse en 1641 Clara del Monte, la fille de Susanne Fourment (la sœur aînée de sa belle-mère Helena). Albert et Clara ont quatre enfants, trois filles et un garçon, Albert-Hyacinthe, qui ne vivra que onze ans. 

 

La rage

Albert Rubens écrit le 31 décembre 1656 à son ami Nicolaas Heinsius: “Mon fils unique, un enfant dans lequel je mettais tous mes espoirs, a été légèrement mordu par un chien à la fin juillet et cinquante jours plus tard, il a eu un œdème suivi de la rage et en quelques heures il m’a été enlevé. Je suis si écrasé par ce coup du sort que je peux à peine réfléchir. Je vous en conjure, ne riez pas de cette faiblesse de mon âme. Je pensais pouvoir faire face à tous les coups avec la lecture des livres de Sénèque… ” Albert Rubens meurt un an plus tard de chagrin ; son épouse Clara le suit sans sa tombe six semaines plus tard. L’inventeur de leurs biens montre qu’ils ont conservé les vêtements de leur fils. Albert et Clara gisent côte à côte dans la chapelle Rubens en l’église Saint-Jacques d’Anvers. Leurs trois petites filles sont élevées par le cousin d’Albert, le secrétaire communal d’Anvers Filips Rubens